Chapitre 19
Allison Blakely
Selon un adage populaire transmis depuis plusieurs siècles dans la communauté noire aux États-Unis un Noir doit être au moins deux fois plus qualifi é que son homologue blanc afin d’être respecté et de réussir dans les sociétés occidentales à majorité blanche. Un examen même superficiel de l’expérience historique des Noirs en Amérique et en Europe, valide entièrement la justesse de ce dicton.
Effectivement, ce qui apparut d’abord comme hypothèse d’identités et de hiérarchies raciales dans la culture populaire et la religion des temps modernes s’avéra avoir été renforcé par les efforts de justification du racisme par la théorie scientifique. Non seulement des penseurs comme Arthur de Gobineau et des scientifiques respectés tel Louis Agassiz, au dix-neuvième siècle, embrassaient ces notions avec passion, mais celles-ci continuèrent également de faire écho jusqu’au vingtième siècle, y compris Adolf Hitler et de manière plus subtile, à travers le racisme érudit qu’affichait Dinesh D’ Souza dans son livre de 1995 au titre trompeur : The End of Racism (La fin du Racisme), The Free Press, 1995.
Le plus remarquable dans cette tradition sur l’infériorité des Noirs est que la documentation historique des tout premiers siècles jusqu’à nos jours, contredit ces conclusions de manière saisissante. Cet essai explore la façon dont cette distorsion a subsisté aussi longtemps, à travers une analyse comparative des carrières de personnages historiques noirs sélectionnés dans l’Europe Moderne. Ce texte commence par le dix-huitième siècle avec l’émergence d’un grand nombre de personnalités noires importantes dans plusieurs sociétés européennes alors même que leurs réussites étaient dénigrées par des maîtres à penser du Siècle des Lumières.
La juxtaposition de cette citation de l’essai d’Emmanuel Kant, « Observations on the Feeling of the Beautiful and Sublime », (Observations sur le Sentiment du Beau et du Sublime), et de l’exposé qui se limite à une esquisse des réussites de Noirs sélectionnés à son époque, en fournit une illustration percutante :
Par nature, le Nègre africain n’a pas de sentiments qui dépassent l’insignifi ant...
M. [David] Hume défie quiconque de citer un seul exemple par lequel un Nègre a montré des talents, et affirme que parmi les centaines de milliers de Noirs qui sont transportés ailleurs depuis leurs pays, bien que beaucoup d’entre eux aient même été libérés, toujours est-il qu’un seul n’a jamais démontré rien de grand dans l’art, ni en science, ni même toute autre qualité digne de louange, même si parmi les Blancs, quelques-uns s’élèvent continuellement de la plus basse populace, et par des dons supérieurs, gagnent le respect du monde. Si fondamentale est la différence entre ces deux races d’homme .
Le rejet par Hume et Kant de toute réalisation significative par des Noirs ne tenait pas compte d’exemples notables en Europe même, tel que Frances Williams, un humaniste jamaïcain qui avait excellé dans ses études à Cambridge et dont la carrière était bien connue de Hume. Parmi les moins connus se trouvaient trois individus qui ont vécu dans des villes très proches du lieu de résidence de Kant, la cité balte de Königsberg (à présent Kaliningrad, en Russie). Le premier, Jacobus Capitein, qui était probablement devenu en 1742, par sa réussite en Hollande, le premier Noir pasteur de l’Église Protestante. Le second, Antoine William Amo, qui obtint en 1734 le doctorat en philosophie – la discipline même de Kant
– de l’Université de Wittenberg, et qui devint conférencier à l’Université de Halle et plus tard à l’Université de Jena. Le troisième était Abram Hannibal, un ancien esclave et favori du tsar Pierre le Grand qui retourna en Russie après six années d’études en France, avec ce qui constituait l’une des bibliothèques les plus grandes et les plus modernes de l’Empire russe. À l’apogée de sa carrière d’ingénieur militaire, il atteignit en 1742 le rang de général major et à partir de là, jusqu’en 1751, il servit comme commandant de la ville de Reval (Tallin, Estonie), sur la Baltique. C’était à environ 300 miles de la ville de Kant, Königsberg, à une période où ce dernier était un jeune adulte.
Si l’on considère la façon dont les réussites de ces hommes sont évaluées dans la littérature contemporaine, on peut mieux comprendre le sort qui a été réservé à d’autres Noirs à différentes périodes historiques. Parmi ces exemples, l’on compte Juan Latino, Alexandre de Médicis, et Benoît le Maure au XVIe siècle ; on peut citer également le Chevalier de Saint-George qui vécut plus tard, au dix-huitième siècle. Juan Latino, un des rares Noirs de l’histoire européenne à avoir longtemps été mentionné dans les récits historiques et littéraires, a malgré tout connu la même marginalisation. Poète afro hispanique, il contribua au développement du poème épique dans la littérature espagnole, et à une époque où peu de ses contemporains étaient instruits en latin, il ne devint célèbre qu’après sa mort1. De même, un récent travail sur la vie d’Alexandre de Medicis, le premier Duc de Florence au début du seizième siècle, offre un témoignage saisissant du même syndrome. La question que l’on doit se poser est de savoir pourquoi l’origine de ces personnes revêt une si grande importance2.
Saint Benoît le Maure est un personnage particulièrement fascinant. À la lecture de récentes biographies, l’on peut se demander si les critères requis pour sa canonisation n’étaient pas particulièrement élevés du simple fait qu’il était un chrétien noir. Né en Sicile de parents chrétiens, il entra dans la congrégation franciscaine des ermites à l’âge de vingt ans. Il travailla à la cuisine du monastère de S. Maria di Gesù, près de Palerme, pendant une grande partie de sa vie. On le décrivait comme faisant montre d’une humilité exceptionnelle et d’un ascétisme marqué par de fréquentes fustigations, de constants jeûnes de pain, d’eau et de légumes et de longues veillées nocturnes et de prières. Selon sa légende il fut aperçu en état de lévitation et auréolé de lumière alors qu’il priait ; et on disait qu’il accomplissait des miracles, qu’il avait des dons de voyance, qu’il guérissait des maladies mortelles et ressuscitait les morts. Néanmoins, il fut l’objet d’injures à caractère raciste venant d’autres moines. Il fut malgré tout élu supérieur de S. Maria di Gesù en 1578 et 1583 et nommé maître des novices par ses frères. Au faîte de sa gloire, l’élite de Palerme le consultait sur des questions d’ordre éthique et exégétique. Sa canonisation finale et officielle eut lieu en 1743 et fut reconfirmée en 1807.3
Un examen approfondi sur plusieurs siècles de la vie de plusieurs personnages noirs de haut rang dans le monde laïc révèle également que la barre était placée très haut pour reconnaître leurs mérites. Le sous-titre même de la récente biographie d’Alain Guédé sur le Chevalier de Saint-George, suggère la diversité et la qualité de leurs accomplissements : « Virtuose, Escrimeur, Révolutionnaire ». Bien que Saint-George fût reconnu comme l’un des plus grands épéistes de toute la France, et comme musicien et compositeur fort respecté à l’époque des Lumières, on lui refusa le rôle de Directeur de l’Opéra de Paris du fait de sa « race ». Et ce, semble-t-il, malgré le soutien du roi et de la reine ! Par ailleurs, il était suffisamment engagé dans les événements de son époque pour avoir été colonel pendant la Révolution Française et membre d’une loge franc-maçonne. Malgré toutes ses relations sociales et talents exceptionnels, il resta pratiquement inconnu en France et à l’étranger. Il est difficile de ne pas conclure que son absence dans les documents historiques est liée à son origine raciale.4
Lorsque l’on compare les frustrations de Saint-George à celles d’autres intellectuels noirs d’Europe au fil des siècles, on peut observer un grand nombre de points communs. Bien qu’ayant fait montre d’excellence, ils furent tous victimes de blocages et l’objet de critiques du fait de leur « race », à la fois de leur vivant et bien après. Alexandre de Medicis et Hannibal ont une image négative à cause de la manière dont des observateurs influents les ont décrits. L’exemple le plus frappant est le traitement d’Abraham Hannibal par Vladimir Nabokov, qui le dépeignit comme extraordinairement cruel envers sa première épouse – qui accoucha d’un enfant blanc alors qu’ils étaient déjà mariés – sans tenir compte des normes de l’époque. Le
racisme limitait également la possibilité de contracter mariage de tous ces individus. Hannibal rencontra cela en France ainsi que chez lui en Russie. Mais à l’opposé, l’église avait interdit au prédicateur Capitein d’épouser une Africaine du fait de son statut dans le monde blanc et chrétien.
L’amère expérience d’Amo dans les cercles de l’élite allemande lui inspira plusieurs poèmes. Saint-George dut se satisfaire d’histoires d’amour secrètes. Plus heureux de tous, De Medicis connut sans doute trop de succès, ce qui lui valut une réputation de libertin, bien que rien ne prouve clairement que cette réputation soit liée à ses origines africaines.
Ce phénomène, une sorte de « plafond de verre » qui réduit le niveau de respectabilité des Noirs ayant réussi en Europe, se retrouve tout au long du dix-neuvième siècle dans le récit du Prince Aquasi Boachi, le fils du Roi Kwaku Dua du royaume Ashanti.
Accompagné de son cousin Kwame Poku il fut envoyé aux Pays-Bas en 1837 sous la protection du roi des Pays-Bas, où ils étudièrent le français, l’allemand, l’histoire, la géographie, la science et la religion, et accédèrent aux cercles sociaux les plus élevés et se lièrent d’amitié avec le prince héritier William III ainsi qu’avec d’autres membres de la noblesse. Kwame Poku, apparemment incapable de s’adapter à la vie européenne, mais demeurant pris entre deux cultures, se suicida après son retour à Elmina en 18475. Aquasie Boachi, de son côté, embrassa la culture hollandaise avec enthousiasme, poursuivit sa formation d’ingénieur des mines, fit des études avancées à l’Académie des Mines nouvellement fondée à Delft et à l’Académie des Mines de Freiberg, en Saxe. Il profita alors d’une longue carrière dans le service néerlandais des Indes Orientales, où il devait passer le reste de sa vie. Bien que sa carrière d’ingénieur fût un succès remarquable en soi, elle fut ternie par des cas de discrimination raciale et de blocage systématique de son évolution professionnelle et personnelle. Ses plaintes incessantes auprès de son ami d’enfance, et désormais roi, William III, n’y changèrent absolument rien6.
Il est peut être instructif de savoir que Juan Latino, Hannibal, Capitein, Pouchkine, et Boachi, ont tous été les sujets de divers travaux littéraires traitant de problèmes raciaux similaires. Dans le cas de Latino, c’était une pièce de théâtre de la deuxième décennie du dix-septième siècle. La pièce de Diego Ximénez de Encisco, “El encubierto, Juan Latino,” traite du conflit ethnique entre les Anciens Chrétiens et les Morisques et descendants des Juifs convertis et des Africains noirs pendant la guerre de Grenade.
Il est instructif de savoir que Juan Latino, Hannibal, Capitein, Pouchkine, et Boachi, ont tous été les sujets de divers travaux littéraires traitant de problèmes raciaux. Dans le cas de Latino, il s’agit d’une pièce de théâtre écrite pendant les années 20 du dix-septième siècle. La pièce de Diego Ximénez de Encisco, “El encubierto, Juan Latino,” traite du confl it ethnique entre les Anciens Chrétiens et les Morisques et descendants des Juifs convertis et des Africains noirs pendant la guerre de Grenade. Hannibal est le protagoniste du roman inachevé de son arrière petit-fi ls Alexandre Pouchkine, The Negro of Peter the Great et de plusieurs autres biographies. De même, Guus Kuijer écrivit un roman basé sur la vie de
Capitein, De redder van Afrika [Le Sauveur d’Afrique]. Parmi les nombreuses œuvres de fiction sur Pouchkine, on peut citer le roman historique écrit par l’écrivain africain-américain John Oliver Killens, Great Black Russian. Dans le cas de Boachi, l’ouvrage du romancier hollandais Arthur Japin, De zwarte met het witte hart [le Noir au Cœur Blanc], jouit d’un vaste nouveau public, spécialement après sa traduction anglaise intitulée The Two Hearts of Aquasi Boachi. Tous ces travaux témoignent des dilemmes de ces personnages au cours de leur quête assimilationniste dans des sociétés où le racisme les empêchait de réussir au niveau amoureux, artistique, politique et social7. Le point principal soulevé ici est que le genre d’étouffements qu’on leur imposait contribuait non seulement à réduire leur visibilité historique et leur réputation, mais influençait également le destin d’acteurs noirs moins connus. De plus, les faits historiques ont été déformés au fil des siècles par des interprétations racistes, persistantes et flagrantes au nom d’une suprématie blanche jamais prouvée.
Une question essentielle doit être abordée ici : comment un tel travestissement grossier de l’histoire parvient-il à se perpétuer ? Une clé de compréhension est la manière dont la notion de supériorité blanche s’imposa comme un principe fondamental, qui ne fut jamais remis en question par les systèmes éducatifs occidentaux. Considérons les écrits sur la civilisation de Sir Kenneth Clark, éminent spécialiste de la culture britannique des années 1970, publiés et présentés à la télévision. Au début de son livre intitulé Civilization (Civilisation), à la suite de photographies juxtaposées d’un dieu grec et d’un masque africain, il nota :
Quels que soient ses mérites en tant qu’œuvre d’art, je ne pense pas qu’on puisse douter que l’Apollon incarne un état de civilisation plus élevée que le masque. Ils représentent tous deux des esprits, des messagers d’un autre monde – c’est à dire, d’un monde de notre propre imaginaire. Pour l’imagination du Nègre c’est un monde de peur et d’obscurité, prêt à infliger une punition horrible à la moindre transgression d’un tabou. Pour l’imagination helléniste c’est un monde de lumière et de confiance, dans lequel les dieux sont comme nous-mêmes, tout juste plus beaux, et descendent sur terre dans le but d’enseigner aux hommes la raison et les lois de l’harmonie.8
L’immense diversité des masques africains comparée à la variété de l’art grec, démontrera les erreurs évidentes de la logique de Clark. Celui-ci faisait visiblement une comparaison biaisée de l’art africain et de l’art grec ; un racisme non exprimé, même s’il est inconscient, semble être solidement ancré dans sa définition de la civilisation. En outre, des liens directs peuvent être établis entre le racisme exprimé par des intellectuels européens tels que Kant
et les présupposés racistes des programmes scolaires actuels. Un autre philosophe allemand influent, W.F. Hegel se positionna clairement dans cette lignée. Dans ses Lectures on the Philosophy of World History (Leçons sur la philosophie de l’Histoire, 1822-28), au chapitre le « Fondement Géographique de l’Histoire Universelle », il écrivit :
Toutes nos observations de l’homme africain le montrent vivant dans un état de sauvagerie et de barbarie, et il demeure dans cet état jusqu’à ce jour. Le Nègre est un exemple d’homme-animal dans toute sa sauvagerie et son anarchie, et si nous voulons absolument le comprendre, nous devons mettre de côté nos positions européennes. Nous ne devons pas penser à un Dieu spirituel ni aux droits éthiques ; pour le comprendre convenablement, nous devons faire abstraction de toute révérence et de moralité, et de tout ce que nous appelons sentiment... Quiconque souhaite étudier les plus terribles manifestations de la nature humaine les trouvera en Afrique. Les tous premiers comptes-rendus sur ce continent nous disent précisément la même chose, et il n’a pas d’histoire au sens propre du terme. Nous devons donc laisser l’Afrique à ce point, et il n’est pas nécessaire de la mentionner de nouveau, car c’est un continent anhistorique, sans mouvement ni développement propre. Et des événements comme ceux qui s’y sont déroulés, c’est-à-dire dans sa région nord, appartiennent aux mondes asiatiques et européens…9
Un éminent historien britannique, Sir Hugh Trevor-Roper, se fit l’écho fidèle de cette affirmation hégélienne dans les années 1960 en déclarant :
peut-être que dans le futur, il y aura un peu d’Histoire africaine à enseigner. Mais pour le moment, il n’y en a pas ; il n’y a que l’histoire des Européens en Afrique. Le reste est obscurité… et l’obscurité n’est pas un sujet d’histoire .10
Cette interprétation permet de mieux comprendre le malaise exprimé parfois à propos des récentes découvertes qui font de l’Afrique le lieu le plus probable de l’origine de l’humanité. Malgré toutes les preuves passionnantes issues de l’anthropologie, de l’archéologie, de la linguistique, et de la génétique, certains se sentent mal à l’aise avec cette probabilité.11 Des niveaux variés du racisme simplet peuvent en partie l’expliquer – simplet à la lumière du consensus scientifique selon lequel des caractéristiques arbitraires qui ont été choisies pour désigner les différences raciales n’apparurent pas parmi les populations humaines des millions d’années après le développement des humains. Cependant, une partie de la réticence à accepter les nouvelles preuves émane aussi probablement du pouvoir des hypothèses arrêtées qui y sont rattachées et affirment une supériorité occidentale qui n’est pas spécialement liée à la race ou à la couleur. Quelques exemples de la manière dont elles ont été clairement exprimées depuis la moitié du siècle passé peuvent illustrer leur attrait, et
la raison pour laquelle la double norme appliquée pour évaluer les accomplissements des Noirs est si largement acceptée.
Un point de départ pertinent peut se trouver dans le travail d’Edith Hamilton, The Greek Way (La Mythologie grecque), dont une grande partie fut publiée dès 1930, mais qui bénéficia d’une nouvelle édition populaire dans les années 1980. Dans un chapitre où elle compare l’Orient et l’Occident, elle nota :
Par consentement universel, les Grecs appartiennent à l’ancien monde. Quelque soit l’endroit où tel ou tel historien dessine la ligne entre les Anciens et les Nouveaux, la position incontestée des Grecs se trouve dans l’ancien. Mais ils y sont depuis quelques siècles seulement ; ils n’ont pas les sceaux qui donnent un titre à un endroit là-bas... En Égypte, en Crète, en Mésopotamie, partout nous pouvons lire des morceaux de l’histoire, nous trouvons les mêmes conditions : un despote intronisé, dont les fantaisies et passions sont le facteur déterminant de l’état ; un peuple misérable, assujetti, une grande organisation sacerdotale à laquelle le domaine de l’intellect est remis... C’est resté ainsi à travers tous les âges depuis le monde antique, à jamais à l’écart de tout ce qui est moderne. Cet état et cet esprit étaient contraires aux Grecs. Aucune des grandes civilisations qui les précédèrent et les environnaient ne leur servit de modèle. Avec eux, quelque chose d’entièrement nouveau vint au monde. Ils étaient les premiers Occidentaux ; l’esprit de l’Occident, l’esprit moderne, est une découverte grecque et la place des Grecs est dans le monde moderne.
Et qu’en est-il des préoccupations des civilisations de l’Orient qu’elle admit être grandes ? « En Égypte, » écrivit-elle, « le centre d’intérêt était les morts. » Dans son chapitre sur « l’Âme et l’Esprit » elle observa que :
Et tandis que l’Égypte se soumettait, souffrait et tournait son regard vers la mort, la Grèce résistait, se réjouissait et tournait tout son regard vers la vie. Car, quelque part au milieu de ces montagnes de pierres rigides, dans des petites vallées protégées où les grandes collines étaient des remparts servant à défendre et où les hommes pouvaient avoir la garantie de la paix et d’une vie heureuse, quelque chose d’assez nouveau vint au monde ; la joie de la vie trouva son expression. Peut-être qu’elle est née là-bas, au milieu des bergers faisant paître leurs troupeaux à l’endroit où les fleurs sauvages formaient une gloire sur le coteau... En tout cas, cela n’a laissé aucune trace où que ce soit d’autre dans le monde antique. En Grèce, rien n’est plus évident. Les Grecs étaient le premier peuple au monde à jouer, et ils jouaient sur une grande échelle.12
Contre la toile de fond de ce discernement admis et si vivement exprimé par Hamilton et Clark, l’on pourrait anticiper sur le fait qu’une littérature équivalente émergerait brusquement, renonçant à cette interprétation ; et c’est le cas. La première réponse notable, celle de l’ouvrage de George James Stolen Legacy (Héritage usurpé), publié en 1954, ne reçut pas un large accueil du public jusqu’aux années 1970 et 1980, lorsqu’on le rapprocha des
12. Edith Hamilton, The Greek Way ( New York : W.W. Norton, 1942], pp. 17-19, 23, 31.
écrits des afrocentristes tels que Cheikh Anta Diop, Yosef Ben Jochanan, Molefe Asante, et Chancellor Williams, qui affirmaient tous les origines africaines de la civilisation, y compris de la civilisation occidentale.
Comme l’espace ne permet pas une présentation extensive de cette polémique ici, un bon échantillon du débat ardent qui s’ensuivit peut être obtenu par une lecture attentive de la littérature qui en résulte, avec la parution de Black Athena de Martin Bernal en 1987.13 Le titre même d’un livre de critique sévère, Not Out of Africa de Lefkowitz, est le refl et du contenu général de la controverse. Il faudrait d’abord remarquer que ce titre est une hyperbole, exactement comme plusieurs affirmations des afrocentristes de l’Ecole de la Vallée du Nil.14 Cependant, le symbolisme représenté par le titre de Lefkowitz semble être un retour classique à la vieille attitude traditionnelle envers l’Afrique qui donna lieu à l’afrocentrisme. Même sans tenir compte du contenu de l’ouvrage, dont une grande partie est érudite et non controversée, pour quiconque s’est engagé dans le combat permanent contre l’érudition raciste, il soulève une suspicion irrésistible et évoque aussitôt la question de savoir pourquoi l’on devrait exclure de manière péremptoire l’idée d’une origine africaine de la civilisation ? Pourquoi, en réalité ? Alors que le choix du titre de Bernal attire à juste raison la critique pour son ambiguïté trompeuse, celui de Lefkowitz fait effectivement plus de mal à la perpétuelle recherche de précision et d’équilibre. Dans le contexte de la littérature connexe qu’elle rejoint, elle évoque aussitôt l’ancien stéréotype de l’Afrique en tant que continent « noir », et le concept raciste également prédominant qui veut que rien d’avancé ne pourrait venir d’Afrique. Malheureusement, le ton de Lefkowitz coïncide aussi avec le récent mouvement conservateur de la politique américaine, tel que le reflète un consensus qui couvre de respectabilité des travaux comme celui de D’Souza, The End of Racism, qui en soi se lit comme du racisme codé et se place fièrement dans la tradition kantienne du préjugé qui a été schématisé ici. Ainsi, la malheureuse synchronisation de la parution du travail érudit de Lefkowitz permet de l’associer aux justifications conservatrices bien moins importantes de la pensée raciste.15
Il est difficile, pour une personne qui se trouve en-dehors du feu de la bataille entre les traditionalistes et les afrocentristes, de comprendre pourquoi, précisément, Black Athena n’a pas été accepté comme base d’une synthèse heureuse, une occasion de réunir l’Afrique, l’Asie et l’Europe, dans une symétrie et une harmonie, comme les trois grâces classiques.
13. Martin Bernal, The Afro-Asiatic Roots of Western Civilization, vol. 1 (New Brunswick : Rutgers University Press, 1987) ; pour une discussion pertinente de ce problème, voir Ann Macy Roth, “Building Bridges to Afrocentrism : A Letter to my Egyptological Colleagues”, in Paul R. Gross, Norman Levitt, et Mertin
W. Lewis, éds., The Flight From Science and Reason, Annals of New York Academy of Sciences, vol. 775 ( New York, 1996), pp. 313-26.
La thèse centrale de Bernal est que, jusqu’au dix-huitième siècle la majorité des sources concernant l’ancien monde reconnaissait les influences dont il parle, et que c’est seulement avec la montée du racisme moderne que cette interprétation a été remplacée par une autre bien tendancieuse dans les programmes académiques et pour le public en général. Pourquoi ceux qui défendent cette interprétation moderne dénoncent-ils le lien qu’établit Bernal entre l’Afrique, l’Asie et l’Europe avec une telle ardeur ? Il semblerait qu’il y ait un sens par lequel même le spécialiste le plus objectif devrait être capable d’admettre la valeur de ce qui pourrait être appelé une approche afrocentrique de nature non-préconçue. Il y a clairement une bonne raison, par exemple, d’avoir l’Afrique au centre des cartes du monde, plutôt que tout autre continent. Cela n’est-il pas une sorte d’afrocentrisme ? Quelqu’un trouve-t-il cela agressif ou menaçant ? Plutôt qu’une question de chance, cette orientation standard de la carte du monde ne reflète-t-elle pas une reconnaissance d’un rôle central au continent africain dans le même sens que l’évolution de l’histoire du monde, même d’un point de vue occidental ?
L’intensité de ce débat doit sûrement être liée en partie, à l’importance qui est accordée à l’histoire, particulièrement à l’histoire ancienne, quand on parle des peuples et des civilisations. Le principal naturaliste français du dix-huitième siècle, Georges Buffon, qui était lui-même abolitionniste et tout au moins partisan de la perfectibilité de ce qu’il considérait être des races inférieures, trouvait normal que l’histoire eût démontré la supériorité des normes blanches concernant les qualités physiques et mentales, et que cela advint du fait de leur localisation géographique. Ce genre de validation scientifique du racisme s’accélère avec le développement et l’acceptation grandissante de la science moderne qui accroit davantage la persistance du racisme. Le caractère tenace de telles fausses idées peut être observé dans le fait que, malgré le discrédit décisif apporté par le scientifique de l’Université de Harvard, Stephen Jay Gould, à l’encontre des mythes sur les tests de QI dans son livre de 1981, The Mismeasure of Man (La Malmesure de l’Homme), une reprise de la même vieille faille conceptuelle et méthodologique sous une nouvelle forme ressurgit, en 1994. Il s’agit de l’ouvrage de Richard Herrnstein et Charles Murray, The Bell Curve (La Courbe de Gauss)16 qui a été longuement acclamé. Ainsi, les tensions combinées du racisme présent dans la religion occidentale, la philosophie, le folklore, la littérature, et la culture populaire, ont été renforcées par le pseudo racisme scientifi que.17
Il est important de noter que des philosophes du vingtième siècle se joignirent à d’autres spécialistes et scientifiques pour affirmer un tel parti pris. Un exemple, Martin Heidegger, influença des intellectuels respectés de premier plan comme Jean-Paul Sartre, Hannah Arendt, Michel Foucault, et Jacques Derrida, mais d’un autre côté, le même Heidegger soutint le régime nazi dans son Allemagne natale.18 Telles sont les sources modernes de la conception du Miracle Grec d’Hamilton et de Clark, appuyées par l’éminence de Kant et de Hegel si l’on remonte plus loin dans l’histoire de ce courant de pensée. Une récente étude approfondie menée par le philosophe Lucius Outlaw Jr., On Race and Philosophy (Sur la Race et la Philosophie), ne se dérobe pas devant la conclusion que la « philosophie moderne, dans des cas importants, est impliquée dans la formation et la légitimation du racisme moderne. »19
Heureusement que le cours actuel de l’histoire est contre ceux qui espèrent que l’apport (avec la démarche sous-jacente) de Bernal à la compréhension des origines de la civilisation occidentale n’est qu’une aberration passagère dans la communauté scientifi que. L’évolution du monde et les tendances majeures dans le domaine des disciplines académiques vont toutes les deux dans le sens de Bernal. Globalement, comme les sociétés du monde entier sont de plus en plus forcées d’interagir de façon étroite, l’Occident devient graduellement moins apte à recourir à un parti pris occidental étroit dans l’interprétation des affaires universelles. Pendant ce temps, les parties du monde jusque là considérées comme les moins « historiques » commencent à écrire leur propre histoire pour un public international. La recherche de principes universels qui en découle aujourd’hui conduit à chercher dans le passé ce que nous avons eu en commun.
C’est la reconnaissance de la nécessité de préparer les générations à venir à participer à cette nouvelle communauté globale qui a conduit le monde académique à augmenter du nombre de cours de civilisations du monde en plus de ou parfois à la place des cours sur la civilisation occidentale. Le monde politique et le public ainsi que les spécialistes se sont joints au débat qui prend de plus en plus d’ampleur. S’assurer également de la continuité de cet élan est un fait que les nouvelles approches, les nouvelles formulations des problèmes mèneront à davantage de découvertes de preuves. Les études de la diaspora, par exemple, y compris celles de la diaspora africaine, ont engendré la mise en place d’associations offi cielles, de revues, et de nombreuses conférences. La première étape vers l’élimination de la politique du « deux poids deux mesures » qui a été employée pour évaluer les contributions des Noirs doit permettre de découvrir l’histoire véritable ; ensuite les obstacles politiques réels qui existent pourront également être levés avec plus d’effi cacité.