Chapitre 2
Kate Lowe
La première partie de ce chapitre prendra en considération les raisons pour lesquelles soit on attribue aux Africains des rôles négligeables, soit on les ignore complètement dans les récits de l’histoire européenne de cette période. Ces raisons sont nombreuses et variées. Avant 1950 on portait très peu d’attention voire même peu de reconnaissance à la diaspora africaine de l’Europe de la Renaissance, excepté dans des travaux généraux sur l’esclavage, mais grâce à la modification des circonstances politiques en Europe, et à la décolonisation, la situation a changé. L’érudition de la deuxième moitié du Vingtième siècle et des premières années du Vingt-et-unième siècle qui comprend des références aux Africains sub-sahariens peut commodément être divisée en deux catégories distinctes : études dont les Africains constituent le principal centre d’intérêt, et études ayant une plus vaste distribution de sujets. Alors que d’importants progrès ont été réalisés dans la première catégorie (voir les travaux, parfois pionniers, parfois très récents, de José Ramos Tinhorão, Alastair Saunders et Didier Lahon concernant le Portugal ; Antonio Dominguez Ortiz sur la Castille ; Vicenta Cortes et Debra Blumenthal sur Valence ; Aurelia Martín Casares sur la Grenade ; Ruth Pike et Alessandro Stella sur Séville ; James Walvin, Paul Edwards et Peter Fryer sur l’Angleterre), la connaissance croissante de l’histoire de la diaspora africaine en Europe n’a pas encore eu d’impact sur les travaux touchant à l’histoire de la Renaissance au sens large, et les ouvrages généraux sur la Renaissance tendent toujours, lorsqu’ils les mentionnent, à ne pas s’attarder sur les questions liées aux Africains. Ainsi, un véritable champ de questions s’ouvre ici, partant de la question de savoir pourquoi les Africains sub-sahariens de l’Europe de la Renaissance sont ignorés dans la période précédant 1950 jusqu’à celle de savoir pourquoi les recherches récentes concernant leurs vécus ne sont-elles pas plus largement connues et incluses dans les livres d’histoire généraux qu’on écrit en ce moment ?
Une première raison se rapporte directement aux statuts des Africains. Les contributions des esclaves africains à travers leurs occupations (c’est-à-dire musiciens1 ou mineurs2 ou encore comme nourrices) n’étaient pas prises en compte jusqu’à très récemment, parce qu’en dépit du fait que l’esclavage en tant qu’institution eût été étudié et analysé – comme l’avaient été les esclaves en tant qu’objets – en général, les esclaves en tant qu’individus ont seulement reçu une attention très insuffisante et fragmentaire. Le statut légalement inférieur des esclaves africains ainsi que les préjugés les concernant ont amené les populations du quinzième et seizième siècles (autant que du vingtième siècle) à ne pas tenir compte de leurs activités.
De nouvelles recherches menant à une plus grande connaissance historique de la seconde génération d’Africains libres ou affranchis en Europe devraient apporter un changement à la fois dans la perception et dans la construction de l’histoire. Des informations intéressantes concernant des artisans noirs libres et affranchis qui étaient spécialisés dans des emplois convoités pendant l’Europe de la Renaissance commencent à émerger. Par exemple, l’Infant Carlos du Portugal, le fils du Roi João III et de Catherine D’Autriche, dans son testament de 1568 affranchit deux esclaves noirs, Diego de San Pedro et Juan Carlos, ordonnant qu’ils fussent formés dans l’atelier de Jacopo da Trezzo, le joaillier et lapidaire de la cour, bien qu’il y eût la preuve qu’ils vivaient et travaillaient déjà dans son atelier vers 1564.3 Pareillement, en Angleterre pendant le règne de la catholique Queen Mary (1553-8), on observa qu’un Africain noir “fabriquait de fines aiguilles espagnoles à Cheapside [une rue de Londres], mais ne voulait jamais apprendre son art à qui que ce fût”.4 Il convient de noter que cet Africain vivant à Londres au seizième siècle refusait d’avoir des apprentis et conservait prudemment son savoir pour lui, de cette façon, augmentait la valeur monétaire de son talent.
Une deuxième raison pour le rôle négligeable attribué aux Africains dans l’histoire européenne se rapporte aux perceptions du continent africain et de ses habitants pendant l’Europe de la Renaissance, qui (en résumé) était un continent barbare rempli de peuples barbares, qui attendaient simplement d’être convertis au christianisme et “civilisés” ( l’Éthiopie était déjà chrétienne bien entendu). Toutefois, les historiens de la Renaissance s’imprégnaient de ces visions des Africains, et en acceptant les appréciations de la Renaissance, ne considéraient pas que les Africains d’Europe fussent un sujet d’étude digne d’intérêt. Une autre raison plus cruciale est d’ordre politique. Plusieurs récits des
p. 34. Je fus informé de cette référence par Janet Arnold éd., Queen Elizabeth’s Wardrobe Unlock’d (Leeds, 1988), p. 182.
dix-neuvième et vingtième siècles de l’histoire européenne refusèrent d’admettre l’importance de cette période précoce et cruciale de l’installation de la diaspora africaine en Europe pour des raisons politiques et raciales. La rhétorique de la colonisation européenne aux dix-neuvième et vingtième siècles trouva plus aisée “d’oublier” que cela s’était produit, et les gouvernements fascistes ainsi que les idéologies du vingtième siècle produisirent un climat par lequel il était impossible de suggérer que des générations précédentes d’Africains firent partie du “pur sang” européen.
D’autres raisons résultent de la “mode” historique qui étiquetait les sujets comme “in” [à la mode] ou “out” [dépassés], créant des difficultés pour ces historiens qui choisissaient de ne pas suivre la convention admise, en ignorant ou en infirmant leur travail. Pendant des siècles, l’histoire européenne fut construite autour des rois, des gouvernements, des politiques, des guerres et des économies ; l’histoire des femmes et des minorités fut classée comme marginale et sans importance, et il y avait peu de place pour l’histoire sociale et culturelle. Avant la Seconde Guerre Mondiale, exprimer un intérêt pour l’histoire sociale dans divers pays d’Europe revenait à se déclarer socialiste. Avec l’avènement des mutations en cours dans le domaine social et culturel, et la reconnaissance dans les milieux académiques du fondement et de la rigueur intellectuels de ces nouvelles façons d’écrire l’histoire, l’histoire des Africains en Europe peut finalement être perçue comme intéressante et importante, avec pour conséquence un afflux de travaux sérieux désormais effectués, qui, dans le futur, seront paraphrasés et intégrés dans des écrits, publications courantes et des manuels.
Dans un livre sur l’historiographie de la Renaissance publié en 2005, et édité par Jonathan Woolfson, les anciennes et nouvelles catégories d’écrits historiques sont placées côte à côte ; l’histoire sociale et l’histoire culturelle sont incluses (dans un chapitre de Peter Burke sur “ L’Europe de la Renaissance et le monde”) mais un grand nombre des vieux thèmes burckhardtiens y sont également abordés.5 Une seconde difficulté réside dans le fait que l’insistance sur l’importance et l’exactitude de l’écriture des histoires européennes “nationales” ou locales (plutôt que des histoires thématiques ou des histoires allant au-delà des frontières nationales de l’Europe) non seulement dissimule les modèles comportementaux à l’échelle de toute l’Europe mais aussi conduit à travailler sur d’autres pays dans d’autres langues à exclure de la synthèse. En ce qui concerne le premier point, aux dix-neuvième et vingtième siècles, les préoccupations sur l’identité nationale ont desservi ceux qui étaient intéressés par les histoires continentales ou diasporiques. En ce qui concerne le second point, dans les pays anglophones, où l’étude d’autres histoires européennes était très courante mais est en train de se réduire, le manque de familiarité avec d’autres langues européennes et l’hégémonie anglaise sont à la fois utilisés comme excuse, et constituent effectivement une raison de ne pas effectuer des recherches, ni d’écrire sur l’histoire européenne.
Un facteur important, pourtant rarement mentionné à propos de l’invisibilité des Africains dans les livres traitant de l’Histoire européenne, est celui de la terminologie. Même dans les
5. Jonathan Woolfson éd., Renaissance Historiography (Basingstoke, 2005).
pays où les index constituent la norme (par exemple en Angleterre), les Africains ne fi gurent normalement pas dans l’index d’un livre d’histoire sur les quinzième et seizième siècles qui n’est pas entièrement focalisé sur eux, parce qu’il n’y a pas d’accord sur la rubrique sous laquelle ils devraient être placés. Ainsi, l’on est confronté à la situation absurde qui, dans un ouvrage récent de Harry Kelsey sur Sir John Hawkins, l’individu qui gagna de la notoriété en devenant le premier trafiquant d’esclaves anglais, publié par Yale University Press en 2003,6 il n’y a aucune entrée générale sous le terme “Africains” dans l’index, ni aucune entrée sous le mot “esclaves” en tant que tel (bien que la première référence aux esclaves apparaisse en fait à la p. 4 de l’ouvrage), ni aucune entrée sous “Éthiopiens” (le terme contemporain de la Renaissance qui était souvent utilisé pour désigner les Africains sub-sahariens) ni sous “Nègres”. C’est comme si les objets du commerce de Hawkins ont été occultés.
Quoiqu’il soit naturellement impensable d’utiliser le terme péjoratif “Nègre”, sa suppression de la langue a laissé un trou, comme aucun autre terme n’est communément utilisé (j’emploie Africains, mais “Africains” apparaît rarement dans un index). L’insertion de la rubrique “Nègres” dans les index des Calendars of State Papers [Annuaires des Documents Offi ciels] et des Foreign and Domestic Letters [Courriers Étrangers et Nationaux] de la Grande-Bretagne des quinzième –, seizième – et dix-septième siècles signifi e qu’on peut trouver la trace des Africains sub-sahariens, les localiser et analyser leurs positions (i.e. le travail historique peut être réalisé sur eux avec une relative facilité). L’absence de visibilité dans un index (ce qui constitue le point de départ des recherches de beaucoup de spécialistes) contribue à accroître et à généraliser davantage l’invisibilité du sujet.
Un problème se pose également ici parce que la majorité des noms que portaient les Africains dans l’Europe de la Renaissance (par exemple, les noms chrétiens européens qu’on leur attribuait à leur baptême) ne peuvent, par définition, pas être distingués des noms appartenant aux Européens blancs7. En outre, trois pratiques spécifiques qui compliquent les recherches concernaient les Africains à qui l’on donnait ou qui adoptaient des noms européens, rendant les tentatives de leur identification plus confuses. La première est que, dans certains pays européens, on donnait aux esclaves noirs africains les prénoms chrétiens de leurs maîtres et parfois même leurs noms de familles (pratique qui marquait ainsi leur appartenance à leurs propriétaires). Bien entendu, cela se passait uniquement sous certaines conditions, mais ne se produisait pas lorsque les propriétaires avaient plusieurs esclaves. La seconde est que, si ou lorsque ces esclaves étaient vendus à un autre propriétaire, ils changeaient souvent de nom pour prendre celui de leur nouveau propriétaire. Et la troisième est que des groupes particuliers composés de nobles, comme par exemple les Congolais appartenant à la famille “royale” étendue, étaient baptisés avec les noms des membres de la noblesse portugaise,8 et par conséquent, pour chaque noble portugais blanc correspondait un noble congolais noir du même nom. Tout ceci peut et a dû mener à une grande confusion, et les lecteurs (non informés) peuvent ignorer que la personne
dont on fait référence est africaine. C’est une difficulté particulière pour les historiens qui essaient de retrouver la trace des Africains, et cela rend impossible toute évaluation précise du nombre de Noirs africains présents en Europe aux quinzième et seizième siècles.
Même dans les domaines qui ont toujours été définis comme importants dans l’histoire européenne – telle que la diplomatie – les Africains ont été délaissés, si bien que, en dépit de l’existence d’un grand nombre de données permettant une étude des ambassades des dirigeants africains envoyés en Europe pendant la période 1400-1600, elles n’ont jamais fait l’objet d’une étude systématique (c’est ce sur quoi je travaille en ce moment)9. Une fois que l’on commence à y regarder de près, les références sont partout et les ambassadeurs sont légion ; plutôt que d’être une exception (et je reviendrai sur cette notion bientôt), on les trouve ordinairement en Europe, spécialement à Lisbonne. Par exemple, pendant l’année 1515 il y eut au moins trois différents ambassadeurs ou émissaires de trois différentes parties d’Afrique de l’Ouest ( Bénin, Congo et Cayor)10 à Lisbonne. Ces ambassadeurs furent honorés de leur vivant mais ils ont depuis disparu du paysage, ou alors s’ils ont été remarqués, ils ont été perçus comme une curiosité au lieu d’être reconnus comme des acteurs déterminants dans l’histoire des relations entre l’Europe et l’Afrique. Les dirigeants européens en faisaient autant, et envoyèrent plusieurs ambassadeurs en Afrique au cours de la même période. Voici un autre sujet qui nécessite également l’attention d’un historien.
Pour autant, très peu de reconnaissance a été accordée aux Noirs africains qui avaient réussi ainsi qu’à ceux d’origine africaine vivant en Europe à la suite d’une migration forcée aux quinzième et seizième siècles. Pourtant, vu sous l’angle de la communauté diasporique africaine, au cours de la période 1400-1600 on assista à l’émergence de nombreux pionniers en matière de réussite d’Africains en Europe : le premier évêque noir, le premier saint noir connu sous le nom de S. Benedetto il moro (St. Benoit “le Maure” ou “le Noir”, qui ne fut cependant pas canonisé avant 1807 après un total de 4 enquêtes sur sa sainteté en 1594-5, 1620, 1625-6 et 1734),11 le premier compositeur noir dont les compositions survivent et qui écrivit un traité sur la théorie musicale, le premier enseignant noir de latin, les premiers dramaturges noirs, les premiers bouffons noirs dont les bons mots survivent, les premiers avocats noirs et les premiers courtisans noirs, par exemple. Ce qu’il y a d’extraordinaire c’est que cette recherche n’a demandé que très peu d’efforts aux historiens pour découvrir davantage sur tous ces individus, dont, virtuellement, les contributions et la
T. F. Earle et K. J. P. Lowe éds., Black Africans in Renaissance Europe ( Cambridge, 2005), pp. 280-300 et 299 et Giovanna Fiume et Marilena Modica éds., San Benedetto il moro : santità, agiografi a e primi processi di canonizzazione ( Palerme, 1998).